28 février 1982

J141 - Ganeshpuri : dernière journée à l'ashram


Ce matin, comme hier, réveil par le pion pour la Guru Gita.

Discussions avec Jean-Philippe au pied de la statue d'Hanuman.

Retour de Baba qui était parti à Bombay.

Le soir : Hare Rama super.



26 février 1982

J139 - Ganeshpuri : appelez-moi Chandrakant


Longues discussions avec Jean-Philippe, le gars de l’Essec.

Baba me donne un nom.
(note : on défile auprès du guru, il tend un bras, pioche un bout de papier qu'il me refile. Et hop, voilà mon nom indien, Chandrakant, "aimé de la lune".)


Chandrakant (Moonstone)

Le soir dans le parc : Guru Gita consacrée à Ganesh.


25 février 1982

J138 - Ganeshpuri : second jour à l'ashram


Réveil d’assez bonne heure

Cloches.
5h. Thé.
5h30 : Guru Gita (chant rituel), un peu longue et répétitive, pas transcendante, jusqu’à 8h.
Un peu de méditation, peu aboutie.

9h : balade dehors.
Un jeune américain et les indiens de l'extérieur : des mondes qui se percutent.

J'ai quelques frictions pendant le petit-déjeuner avec la lourdeur des américains qui jouent au Gentil Organisateur. Dégoût pour ce luxe qui me prend au piège : 13,50 rps pour le repas avec un gâteau sur lequel je cale.

10h : concert de flute. Des gens sont secoués tout autour mais pas moi.

Allocution de Baba : simplicité et humour prenants.
Puis darshan (bénédiction du guru). Salut poli de sa part qui ne m’amène pas d’illumination. Je ne distingue pas le dieu chez lui. Ni chez moi.


Apartés

Baba signe le poster 
couleur géant que lui apporte une américaine, engoncé dans ses coussins de satin rosé, drapé dans sa robe de soie rose. L’adorable interprète (note : Gurumayi Chidvilasananda qui prendra la direction du mouvement après la mort de Muktananda) et ses majordomes sont penchés au-dessus de lui.
Auparavant, une jeune fille lui a parlé et, après l’avoir quitté, elle est restée avec un sourire béat sur le visage pendant quelques minutes, les yeux pleins de joie, d’amour.
Les indiens défilent en groupe, on les pousse et on leur donne des bonbons, une photo ou un autocollant.
Cet américain de l'organisation qui touchait avec répulsion l’épaule des indiens pour les pousser plus loin, tel un snob du 16ème faisant l’aumône à un clochard, fait maintenant un sourire hypocrite excessivement forcé pour accueillir le violoniste Paul Hiru et lui faire une place au pied du maître. On dérange pour cela quelques égaux moins égaux.

Plus tard, Baba saute de son siège, commence le tour de l’ashram. Sa petite voiture Yamaha l’attend, couverte d’enfants. Il leur fait signe de descendre et s’installe à l’arrière avec son chien. Un chauffeur prend place, le véhicule démarre, le couple divin tournant le dos à la route. Autour les gens gloussent et se pâment, ravis par la scène, comme une mère s’émerveillant des moindres gestes de son bambin adoré.


Pendant le seva, pelage des oignons puis transformation en petits cubes très soignés. 20 personnes sont ainsi penchées sur leur plateau, exécutant ce service divin pour la communauté avec une minutie religieuse et en y mettant toute leur âme. On distingue l’américain, profession libérale, qui met toute sa finesse, toute son application dans ce simple travail. Une jeune française qui a fini plus tôt continue à manipuler les petits dés blancs et les assemble en lettres majuscules. Peu à peu une phrase se forme sur le plateau en inox : DIEU EST AMOUR.


Déjeuner, avec ce serveur borné qui ne me redonnera un peu plus de légumes qu'au second tour seulement. Chacun fait son travail consciencieusement, les idiots restent idiots.



Le village et la colline de Ganeshpuri

Balade alentour : passé la teinturerie que Baba a équipé d’une machine moderne - auparavant les indiens faisaient la lessive en frottant le linge sur les pierres de la rivière, on va vers le village de Ganeshpuri.

Salle de Nityananda avec les multiples photos de cet amusant gaillard : visite de l’endroit où il vivait, son fauteuil en skaï, sa chambre avec air conditionné. Simplicité.
Beaucoup d’argent ici. Le temple de Nityananda est tout neuf, les couleurs clinquantes. A l'intérieur, une statue noire de Nityananda.

(note : Bhagavan Nityananda, à l'origine de cette lignée, s'est établi à Ganeshpuri dans une hutte en 1936. Décédé en 1961, il a, sur toutes ses photos, le physique et la présence d'un homme à part comme l'Inde sait en produire. Un site : http://www.nityanandatradition.org)

Rencontre d'une adorable vieille femme.
Swami Ghopal, un autre guru, est également vénéré dans les parages.

Montée sur la colline, vue superbe.
Moment doux avec deux indiens sous la véranda, depuis ce point de vue qui appartient à un autre swami de Bombay.


Retour à l'ashram

Distribution de bouffe aux pauvres. Plus tard quelques bouts de pain et du thé pour tous ces prolétaires de dieu. A l'écart du restaurant l’Amrit mais quand même sympa.

De jeunes américains d'environ 10 ans vont en force dans le snack qui fonctionne avec des jetons et, comme des grands au Mc Donald's, commandent leur nourriture aux indiens puis la mangent à table en plaisantant entre eux. 

Sans compter la nourriture macrobiotique : la tête du lit â côté du mien est entièrement occupée par des bocaux de graines, de soja et de tout type. Le ginseng est vendu à 50 rps la racine, un sac "Health and Nature" siglé New York est posé devant le restaurant Amrit,...
Ces américains en provenance directe de N.Y.C. et qui n’ont même pas mis les pieds en Inde ailleurs qu’ici à Ganeshpuri : les nouveaux freaks ?

Et moi : Kundalini légèrement éveillée. Elle m’a procuré un calme divin sur la colline ensoleillée, avec ce deux indiens dans leur cabane de terre battue.


_____________________La carte de la journée_____________________

24 février 1982

J137 - Ganeshpuri : premier jour à l'ashram


Réveil à 8h.
Douche propre.
Petit-déjeuner à l’Amrit moderne. Mc Donalds au prix du Maxim’s : 4,5 rps pour un cappuccino. Lassi fraise, différentes sortes de toasts, gâteaux, glaces,…très cher et sophistiqué. L’Amérique en Inde.
Discussion avec une fille dont j’ai oublié le prénom indien. En commandant, on se croirait à New York, avec la middle class de l’autre côté du comptoir.

10h, visite de l’ashram : la plazza centrale, la maison de Baba, la salle de médiation et les caves.
Il y a une clinique avec moult types de massages, possibilité de check-up, d'acupuncture, de médecine ayurvedique ou homéopathique, etc…

Discussion au café en face de l'ashram avec des français : l'un est ici depuis 6 mois (il a, dans le dortoir, une couette à l'effigie du groupe Genesis), l'autre depuis 18 jours (il a reconnu Baba Muktananda comme son guru au bout de quelques jours).
Un troisième, que j’avais croisé à Goa, est ici depuis 7 jours. Pas porté sur le mysticisme, il est indigné que les pansements soient payants et que du coup son copain se fasse jeter de l'infirmerie. Il n'a pas peur de les secouer, de moquer leur attitude béate du genre "tout est parfait".

Dans l'ashram, près de l'entrée, un buste de Nityananda plaqué or, à ses pieds des offrandes dont un billet de 100 $.
Des portraits de gurus partout.

Déjeuner : thali. 

Chants : troupeau heureux, hommes et femmes séparés.

Balade dans le jardin : horribles statues criardes de dieux et guides spirituels de toutes obédiences.
L'automobile du guru : une Lincoln Special’s Collector.
Sur la plazza centrale : le prix reçu pour les chiens de race de Baba, les sandales du guru à vénérer...Pas de dénuement.

Méditation, redécouverte discrète de la Kundalini. Paix nouvelle. Mais aucune sensation vis à vis de l’extérieur, pour le culte, ses gurus et ses adeptes.

Vidéo de présentation du Siddha Yoga avec quelques témoignages : celui venu pour un week-end et resté deux ans et demi, le gars illuminé par la vue d'un simple poster dans le métro, la rétention du sperme qui monte pour générer un être nouveau,...
Discussion avec un gars de l’Essec qui a une patte folle : expert-comptable, astrophysicien, truand, drogué...Etonnant, crispant et passionnant.

18h15 : Arati (chant rituel) superbe avec l'appel de la cloche puis les chants.
Souper.
Projection de diapos de qualité correcte.
Puis dodo.


23 février 1982

J136 - Ganeshpuri : à l'ashram !


Quiproquo

Réveil à 4h.
Le train pour Manmad a deux heures de retard.

A Manmad, correspondance synchro pour Igatpuri.
Là, quiproquo d’ashram (j'ai du confondre Ganeshpuri avec Igatpuri), qui me vaut une marche gratuite sous le soleil qui tape.

Train à 12h40 pour Thane où j’attends le bus de 17h30.
17h30 qui se transforme en 18h45, d’où un dîner coûteux dans un resto à air conditionné. Poulet frit à la sauce soja (avec un cafard dedans), légumes et ananas, éclair au chocolat tout sec. Le tout pour 29,50 rps.


Présentation

18h15. Rencontre de deux suisses puis discussion dans le bus, dans un mélange de français, d'allemand et d'anglais.
Ils sont à l’aise et ont de l'humour, évoquant les cahots sodomisateurs du bus.

Ils me décrivent certains aspects de l’ashram où nous nous rendons :
- le guru s'appelle Muktananda ;
- on y recherche la Kundalini, genre de St-Esprit et toutes ces sortes de choses ;
- l'école ou lignée est celle du Siddha Yoga, Nityananda étant le précédent guru ;
- il y a un resto nommé l'Amrit (nectar en sanskrit) ;
- l'emploi du temps comporte des chants et la pratique d'un travail d'intérêt collectif (Seva).

Quelques anecdotes variées et pittoresques :
- celle du gars qui cherche, illuminé au bout de 12 ans ;
- les gens qui crient, habités par des expériences ;
- une pédagogue qui serait presque morte en choppant le mauvais karma ;
- le 747 affrété depuis New York jusqu'à Bombay avec 400 amerlocks dedans accompagnant le retour du guru au bercail ;
- la suissesse a passé un mois à l'ashram de New York, sans rien voir de la ville, et six mois à l'ashram d'Inde, sans rien voir du pays...

(note 2014 : grâce à Internet, on peut désormais accéder à des informations plutôt controversées sur l'école du Siddha Yoga et ses gurus successifs.)


Découverte

Arrivée à Ganeshpuri.
Musique et chants, éclairages. Les suisses évoquent "Home sweet Home". Marbre, palmiers...très Disneyland.
Enregistrement : il faut effectuer un dépôt de 100 rps, j'obtiens le lit 310 dans un dortoir.
Autour de moi un monde perdu de vu depuis des mois : des valises américaines rigides, des dortoirs aménagés avec des tas de petits luxes individuels à l'occidental, des croissants en guise de petit dîner...


Gurudev Siddha Peeth, livret de présentation, Ganeshpuri

Coucher à 21h.


_____________________La carte de la journée_____________________

22 février 1982

J135 - Ajanta, Légende Dorée du bouddhisme


Réveil à 6h.
Bus non complet jusqu’aux grottes d'Ajanta.

Les grottes d'Ajanta

Peintures.

Apsara - Grotte 17, Ajanta

Déjeuner.

Grottes 1 et 2 et retour sur Aurangabad. 

(note 2014 : comme la veille pour Ellora, Ajanta est une pure merveille qui mérite qu'on s'y attarde. La puissance spirituelle des temples excavés s'allie avec la grâce fragile des fresques miraculeusement préservées. Sortie du sommeil en en 1819, après mille ans d'oubli, sa visite constitue une immersion au sein d'une période bouddhiste inspirée, entre -200 ans et + 800 ap. JC.)

Bus stand puis soirée avec un Hollandais qui achète des vélos à Goa et les revend au Sri Lanka.

Dîner avec un allemand et une hollandaise de Vancouver qui nous montre ses superbes graphismes.

_____________________La carte de la journée_____________________

21 février 1982

J134 - Tour organisé : Daulatabad Fort, Ellora Caves, Bibi Ka Maqabara, Panaki


Réveil à 6h.
Bus stand à 7h30 pour Ellora.

C'est un tour organisé ordinaire mais le bus est complet, je voyage donc debout.

Daulatabad Fort, Shiva temple, Ellora Caves, Bibi Ka Maqbara, et Panchakki water mill.


Chand Minar, Daulatabad Fort
Kailashanatha Temple, Grottes d'Ellora
Kailashanatha Temple, Grottes d'Ellora
Kailashanatha Temple, Grottes d'Ellora

(note 2014 : trop déprimé par ma nouvelle solitude ? Ce n'est faire justice ni aux grottes d'Ellora ni aux souvenirs qu'elles m'ont laissés que de n'avoir rien noté sur cette visite inoubliable.
Parmi les différentes grottes qui s'y côtoient (bouddhistes, hindouistes, jains), le temple de Kailâsanâtha dédié à Shiva (750 ap. J.C.) constitue le joyau du site et l'édifice au monde qui m'a le plus impressionné.
Il faut imaginer un bâtiment monolithique deux fois plus important que le Parthénon d'Athènes et entièrement excavé telle une titanesque sculpture 3D : cours, salles, piliers, sculptures, bas-reliefs ne forment qu'une seule pièce, taillée...au burin !)

Panchakki water mill, Aurangabad

Rencontre de Huub qui passe la soirée avec nous.
Dîner thali et soda à nouveau.
Changement de programme : j'irai à l'ashram d'Igatpuri.


_____________________La carte de la journée_____________________

20 février 1982

J133 - Balade à Aurangabad


Arrivée vers 6h dans le récent bus stop de Aurangabad.
Petit-déjeuner, puis marche pesante qui m’amène au Youth Hostel. 5 rps pour des dortoirs propres.
Douche et repos jusqu'à 10h.

Ensuite bavardage avec un français de Trappes.
Déjeuner et balade dans Aurangabad, pas des plus sympas.

Retour assez crevé.
Dîner (thali) et dodo.

_____________________La carte de la journée_____________________

19 février 1982

J132 - Bus Bombay - Aurangabad


Réveil tardif.
Petit déjeuner puis bricolage de mon sac à dos en coffre-fort.

Viré du Stiffles à 13h30 : passage à la gare, dépôt de mon sac puis je traîne jusqu’au départ du bus.
Coiffeur, longues poses au Kailash qui a l'air conditionné.

Bus de luxe à moitié vide.
Nuit bien inconfortable avec de multiples arrêts.

_____________________La carte de la journée_____________________

18 février 1982

J131 - A. est partie pour Delhi, seul à Bombay


Nous prévoyons largement le temps de transport jusqu’à Bombay Central.

Bus n°70, gare, dernier café ensemble et la voilà dans son wagon qui, un peu plus tard, s’éloigne.
Lanterne rouge, les accompagnateurs refluent, je suis seul. Elle aussi.

Achat d'un ticket pour Aurangabad : départ demain à 20h15 platform 8.

Chor Bazar, typique marché couvert avec ses fruits, sa viande et ses poulets. Les gens y sont sympas. Achat de chaîne et cadenas pour accrocher mon sac à dos.

Déjeuner au Shalimar où nous nous étions renseignés deux jours plus tôt sur les n° de bus. Bon poulet mandir avec gravy.

Retour au Stiffles. Douche, lessive et mise à jour de ce putain de journal.

Je regrette son départ et je sais que c’est idiot.
Dîner derrière le Taj un peu triste.


17 février 1982

J130 - Bombay, derniers préparatifs


Destination Church Gate où nous obtenons sans difficulté une réservation pour le train d'A. demain à 10h50.

Petit-déjeuner en face du Flora Fontain, chez Pikles, accompagné d’un lourd éclair au chocolat.

J’ai commandé auparavant un appel en PCV pour la maison familiale qui souhaitait m’entendre au téléphone.
A la BNP, pas plus de dollars qu’hier.
A. acquiert « Tropique du Cancer » et moi « Les vagabonds du rail », le tout pour 9 rps.

Deux heures plus tard, je poireaute à la Poste, anticipant le foyer déserté lorsque j’obtiendrais ma communication.
Il n’en est rien, maman est là avec qui nous avons un dialogue audible et agréable, aux considérations fort pratiques.

Entre temps, A. est repartie avec mon passeport chercher le fatidique billet qui l’emportera loin d’ici.
Nous nous retrouvons chez Pikles et partons déjeuner dans un très bon végé près de Horniman Circle : thali, vegetable pati, quantité, qualité et prix raisonnables.

L’après-midi est à nous, du moins ce qu’il en reste.

En chemin, nous cherchons en vain une chaîne en acier, achetons une nouvelle chemise et regardons quelques œuvres miteuses qu’expose le Jehangir Museum of Art.
Le Prince of Wales Museum est quant à lui toujours en grève, depuis plus d’un mois.

On prend quelques repos dans la chambre n°29, puis partons diner dans un nouvel endroit, pas fantastique.

A est triste de ce qu’elle quitte et surtout anxieuse de ce qui l’attend, cette rude vie pour une femme seule à Delhi. Il m’est bien difficile de lui redonner courage.

_____________________La carte de la journée_____________________

16 février 1982

J129 - Le livre de la jungle avec A.


Petit-déjeuner au café Leopold avant de gagner à pied Hutatma Chowk.

En chemin achat de chemises de coton, 10 rps pièce. Ce serait une affaire si, pour le prix de deux, ce salaud n’en avait ôté une hors du sac !

BNP, pas de dollars aujourd’hui. J’obtiens donc mes 3 000 F en roupies et ne peut même pas les convertir en dollars chez Thomas Cook.

Déjeuner d’une Massala Dosa, puis à nouveau Bombay Central.
Les employés sont toujours aussi désagréables. Autour d’eux, comme d’habitude, tournent les habituels vautours en quête de rapines et de bakchich. 
Menue et affolée, A. ne sait à qui se vouer car en Inde il est difficile, surtout pour une femme, d’agir pour soi tout seul.
Le seul bon conseil vient d’un allemand, qui m’aborde pour me vendre de l’afghan, du vrai. Il nous dit d’aller à Church Gate où je pourrais obtenir le billet en tant que touriste.
En nous quittant, il ne peut se retenir de rappeler A., lui demandant avec une gentille curiosité comme se fait-il qu’elle soit ce qu’elle est : le rêve des étrangers, l’indienne intelligente et abordable…la perle rare.
Seuls les européens apprécient chez elle ces choses qui effraient l’indigène pour lesquels la femme n’est qu’un animal sacré, un yoni !

A Church Gate, c’est fermé. Vous repasserez demain. Ok !

On traverse Cross Maidan où, sous un immense toit de toile, se tient un meeting religieux rassemblant une quantité de fidèles de Krishna. Un bonze récite dans son micro, une crèche avec Krishna soutenant du doigt une montagne dégoulinante d’eau, des centaines de sadhus au coude à coude bordant les côtés et recevant des offrandes.

Après un café, enchantement au cinéma : "Stop the crime" (sensibilisation contre l’alcool), trois Donald et le superbe "Jungle Story" qu’anime "the Bare Necessities".
Dîner de quelques samossas froids avant de regagner l'hôtel.
Demain nous irons à Church Gate et nous passerons une journée de plus ensemble.


_____________________La carte de la journée_____________________

15 février 1982

J128 - Falkland Road, la "red area" de Bombay


Beaucoup de choses à faire au cours de cette journée qui devrait suffire pour régler les problèmes administratifs.

Office du Tourisme : une étape par Delhi sera nécessaire pour le visa pour le Népal et l'obtention de la carte internationale d’étudiant.

Petit-déjeuner autour de Church Gate, avant d’aller à la Bank of America animée par un italien qui réclame son du en dollars.

Après être allé aux toilettes de l’Oberoi, où les Hare Krishna au crâne rasé forment autant de choquantes tâches de couleur orange, nous enfilons Veer Nariman Road jusqu’à Hutatma Chowk (Flora Fontain).
Là-bas, nous butons sur la porte fermée de l’American Express.

Déjeuner rapide et décevant au Mocambo Café, puis achat de quatre khadis (tissu en coton). L’AmEx n’a rien pour moi.

Nous prenons un bus pour Bombay Central, point de départ d'A. pour une existence individuelle.
Notre adorable indienne s’acoquine avec ces messieurs du snack qui lui promettent un billet qu’il lui faudra venir chercher demain avant 15h.

Nous mettons le cap sur Foras et Falkland, les rues chaudes de Bombay, la « red area ».
Falkland Road est une large avenue fort passante, dont les maisons se détériorent lorsqu’on progresse vers l’Est. Mais ce n’est qu'une fois au milieu des fauves vérolés qu’on a la certitude d’être sur la bonne voie.
De chaque côté de la route, de petites échoppes miteuses si sombres qu’on distingue avec peine le rideau séparant l’arrière-salle où l’on consomme de l’antichambre ouverte sur le trottoir, où s’entassent trois, quatre filles, laides ou abîmées par le maquillage et les maladies qui leur ont rongé le visage.
Triste humanité, d’autant plus gênante à côtoyer en compagnie de la fraîche et vive A., la sœur que n’a pas frappé l’acide du destin.
A combien se monte la passe dans ces endroits sordides qu’animent des prêtresses au physique repoussant ? Et quelle doit être l’horreur du lieu lorsque, avec les ténèbres, les hommes aux sexes téléguidés envahissent de leur présence malsaine cette rue, portés par leur désir qui finira dans un mélange odieux de sperme et de roupies ?
Point de cages comme on en voit sur certaines photos, mais notre salace curiosité est satisfaite et nous continuons jusqu’à couper Chor Bazar à la rencontre d'un bus.

Cette fois-ci, nous dînons au café Leopold, entourés d'indiens ignobles et bedonnants, bovins, gorgés de bière, flanqués de prostituées.

Retour à l’hôtel après une promenade sur Gateway. Trop fatigués pour ressortir voir le film que nous projetions (sic).

_____________________La carte de la journée_____________________

14 février 1982

J127 - Débarquement à Bombay


A. était éveillée depuis longtemps.
J’arrive à temps pour voir l’horizon s’éclaircir progressivement, jusqu’à la violente lueur jaune du soleil ascendant.

Nous sommes pas mal en retard, ce qui inquiète A. qui va rater sa correspondance ferroviaire.
Les shiloms et les joints circulent de plus belle. Je retrouve un gars rencontré au Tourist Guest House d’Agra.

Violente lutte dès la sortie du bateau, jusqu’au départ du taxi qui traine ensuite à la recherche de clients qui amélioreraient son remplissage.

Bombay Central. Le train est raté, A. hésite.
Je téléphone à Gaurang. A 15h, il m’apportera quatre lettres de France.
D’ici-là, je vais installer mes quartiers au Stiffles Hotel, 70 rps la chambre. 

Retour à Bombay Central où A., affolée, m’annonce sa décision de repartir pour Goa, la lutte pour un ticket ayant émoussé sa détermination, regrettant son échec et l’argent ainsi gâché.

Thé avec Gaurang qui, toujours aussi sérieux et paternel, nous emmène autour de la gare au YMCA, au Bus Stop puis manger des Idlis et des Bams.
Il repart un peu plus tard et A. vient s’installer dans ma chambre.

Dîner au Delhi Darbar, surpeuplé. A la table d’à côté, deux couples français que j’avais reniflés de loin et qui sont certainement des PNC aventurés en dehors du Taj Mahal. Ça parle psychologie, c’est propre et ça sent bon.

Curieuse sensation de se promener avec A., être menu et aux aguets dont le comportement non-conformiste attire les regards et provoque l’irritation d’une population des plus intolérantes à l’égard de ses membres épris d’individualisme. Elle fume, se vêt comme elle l’entend, accompagne un étranger et n’admet pas un machisme des plus choquants. De quoi s’attirer la colère des deux sexes qui se sentent insultés, bafoués, quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent.

_____________________La carte de la journée_____________________

13 février 1982

J126 - Goa, jour 44 : en ferry pour Bombay avec A.


Vers 10h, le bateau a quitté le quai que surplombent les énormes lettres rouges du panneau "Welcome to Goa".
A. et moi sommes installés à l’arrière du pont supérieur, sur les banquettes de bois.

Une fois sorti du large estuaire de la Mandovi River, on double l’éperon rocheux de fort Aguada puis on passe en revue les plages que l’on connaît si bien depuis la terre.

Calangute Beach, si longue, telle un ruban jaune qui vient stopper avant la mer le flot de verdure des cocotiers houleux, massacrée en son milieu par la présence du Tourist Hotel, ridicule et voyant cube de béton blanchâtre.

Deux arrêts dans des petits ports avant la nuit, pendant lesquels ont lieu l’accostage typique de grosses barques mues par une demi-douzaine de rameurs armés de pagaies en bois terminées par un cœur.

J’essaye de remonter le moral d’A.
La nuit tombe, les joints circulent.
Boum Shankar.

_____________________La carte de la journée_____________________

12 février 1982

J125 - Goa, jour 43 : dernier soir à Baga Beach


Dernier jour sur la plage.

Lu quelques pages de « La grande vallée », des nouvelles de Steinbeck.
Lessive à Kismat Mahal, plage avec mes amis.


Coucher de soleil, Calangute, Goa
Coucher de soleil, Calangute, Goa

Dîner au restaurant St Antonius à Baga, délicieusement raffiné comparé au vulgaire Calangute.

De retour à l’hôtel, fin des préparatifs.




10 février 1982

J123 - Goa, jour 41 : fort Aguada


J'ai attendu en vain Mustaq à Calangute market, puis suis parti tout seul à fort Aguada.

J'ai fait le tour de l’escarpement qui domine la mer, révélant Calangute Beach derrière la colline du Beach Resort.
Le phare, le fort, St Lawrence church, fermée bien sûr, et vue sur la rivière Mandovi.
Visite du Beach Resort, café et shop talk avec le marchand de souvenirs au sujet de Jaisalmer.

Beautiful Village Hotel avec son restaurant, sa piscine et ses petites villas. 

Longue marche pour rejoindre Kismat Mahal, sur la plage assombrie d’où émergent des carcasses de bateaux, symboliques ossatures décharnées de monstres disparus.

Dans la soirée, quand j’ai pris conscience des battements affolés de mon cœur, celui-ci s’est progressivement calmé et est descendu avec une tranquille pulsation se loger confortablement et animer de sa présence les entrailles, centre de gravité de l’échafaudage humain.


_____________________La carte de la journée_____________________

09 février 1982

J122 - Goa : guéri après 40 jours et 40 nuits


Les résultats sont bons, je suis virtuellement guéri et néglige donc le docteur dont le verbiage m’aurait coûté 30 rps.

Déjeuner à l’Olympic et achat d’un gâteau pour l'anniversaire de G.



08 février 1982

J121 - Goa, jour 39 : prise de sang à Panaji


La réalité, avec le jour : aller à Panaji, prise de sang.

Rencontre impromptue de Mustaq.

Retour de Panjim en bus avec ce suisse qui me parle de son expérience de  kibboutz. Guitare dans le tea stall.




07 février 1982

J120 - Goa, jour 38 : l'homme mort


A peine le petit-déjeuner avalé, je me suis précipité sur la plage où je savais rencontrer la puissance rassurante de la mer.
Ce matin-là, elle charriait le cadavre d’un homme assassiné.
C’est A. qui m’a rencontré et m’a conduit auprès de lui. G. avait aidé un pêcheur en tirant par les cheveux le macchabée hors de l’eau, laissant sur le sable le double labour des jambes déjà raides. 

Mon premier mort. Pas grand-chose en fait, plutôt rassurant après l’horrible nuit, même si le spectacle de l’œil arraché, des gencives sanguinolentes, du teint bleuté et mat, de la raideur si caractéristique dans sa posture bras croisés n’avait rien de réjouissant.

Police, etc…Et puis nous avons passé la journée ensemble, j’étais drôlement content d’avoir de la compagnie.

Cette nuit, il a fallu à nouveau endurer de cruels supplices.
Le premier assaut fut le plus rude, avec ce froid commençant vaguement dans les membres inférieurs, tandis que j’assistais, conscient et impuissant, à sa généralisation dans tout le corps. Comme lors de moments de grandes terreurs, la périphérie des abdominaux s’est contractée, lente et inexorable tétanisation – panique qui, telle un étau qui lentement se serre, a gagné tout le ventre.
Observer et surtout sans avoir peur. Je me suis vu pendant quelque temps mourir un peu, puis cela s’est dissipé.
J’ai attendu l’assaut suivant en sachant qu’il ne servait à rien d’aller à la plage me cacher.
Quelques froidures encore et puis jusqu’au matin, un état de somnolence, sommeil imparfait.


06 février 1982

J119 - Goa, jour 37 : une nuit d'enfer


La journée s’est déroulée sans problème.
Méditation réussie le matin, avec cette présence si prenante que je n’ai aucun mal à me concentrer pleinement sur les sensations intérieures, obtenant par là même un calme de l’esprit sans difficultés et de façon complète.
Le serpent s’est donc promené dans mon dos, me faisant anticiper des réjouissances nocturnes des plus délectables.
Malheur ! Combien étais-je loin du compte, ignorant de la vérité et des dangers encourus.


L'infini et le néant

Peu après le dîner, me voilà bientôt bouclé dans ma chambre, préparant ma nuit, avalant les médicaments du soir qui constituent mon traitement.
J’espérais entrer dans l’infini et j’ai frôlé le néant. Les mots ne sont d’aucune utilité pour transmettre ces concepts. Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas prêt à affronter la vérité des sages, tellement globale, terrible et puissante que le cerveau humain s’annihile, procurant pendant son effacement, sa destruction, une horrible terreur qui glace les sangs, une froide révélation qu’on ne peut accepter, qui nous supprime l’ego sans espoir de retour.

Que s’est-il passé exactement, je ne saurais le dire.
Au lieu d’assister au progressif échauffement intérieur, mon cerveau a commencé sa gymnastique schizophrénique, échafaudant au fur et à mesure de chaque pensée la suppression sans appel de celle-ci. L’horrible sentence s’est peu à peu révélée à moi, dans son implacable simplicité. Il me fallait changer. Et changer au sens fort, c’est-à-dire abandonner aussi.
Que se passe-t-il dans le cerveau dans ces moments-là, lorsque toutes les connexions établies par l’âge, l’éducation et l’expérience sont shuntées et que les pensées s’affolent, tournant toujours plus vite comme des hamsters dans leur roue ?
Acculé par son propre cerveau, il n’y a plus d’échappatoire. Le cauchemar n’était pas dans ma chambre, il n’était plus situé nulle part, ni dans l’espace ni dans le temps, il était moi. Ma méthode donnait ses pleins résultats en me punissant de mes présomptions.
Hier, et quelques minutes auparavant, j’étais prêt à pousser toujours plus loin, dans les délices de la révélation.
Un peu plus tard, je n’étais plus qu’une loque aux abois, hagard, suant et défait, qu’aucun réconfort ne pouvait soulager. Etre allé au fond de la pensée, avoir exploré trop loin, en dehors des limites que régit l’ego, voilà la plus dangereuse et la plus angoissante des expéditions. Aucune aide, une solitude sans pareille puisque plus rien de connu ne vous accompagne, pas même le moi qui fut le véritable instigateur de l’expérience.
Allongé, à la merci d’un cerveau incontrôlé, paralysé par la terreur, le peu de moyens qui restent doivent être mobilisés pour lutter contre l’angoisse de la folie. Les terribles révélations détruisent toutes les anciennes constructions mentales, c’est ce que nous voulions n’est-ce pas, et il ne reste plus qu’à se laisser faire, se laisser porter par la tempête, seule chance de rester intact malgré les secousses qui ébranlent l’être.


La marche sur la plage

Une accalmie me permet de me dresser sur mon séant, car je veux respirer, aller vers la mer.
Je saisis aussi que toute précipitation est inutile, le mal est au-dedans, la peur ne peut qu’accélérer le processus.
A nouveau, accompagné d’une grave terreur, ce froid intense se saisit de moi, m’emplit entièrement et il me faut accepter, impuissant, cette horrible menace qui, comme un serpent au venin foudroyant, s’insinue dans tous les recoins de ce mental. Présence d’un monde étranger à son sens extrême, je supplie de me laisser assez de raisons pour reculer, pour voir, pour prendre la décision du départ définitif en pleine possession de mes moyens. Je sais que j’ai éveillé des puissances qui maintenant me réclament et m’effrayent. Je sais, ça se sent, qu’on ne se donne pas à moitié à ce monde-là, et je sais tout ce que je perds. Jamais je n’avais pleinement réalisé ce que signifiait tout quitter, sa maison et sa raison. J’ai poussé mes théories à l’extrême et n’ai fait que renouveler la triste expérience de l’apprenti sorcier. Quelle belle frayeur me suis-je faite.

Une fois sur la plage, nous sommes au milieu de la nuit, je me mets à marcher sans relâche sous la lune, le cerveau brûlant, les tripes nouées, face à face à l’implacable apparition, celle de ma personnalité menacée.
C’est un massacre qui ne laisse rien. Pas un souvenir réconfortant, pas un espoir qui tous sont irrationnels, pas une pensée intacte. Destruction sans appel, menace - alerte générale, je demande à réfléchir. Je n’arrête pas de réfléchir.

Combien de kilomètres sur cette plage ? J’atteins Calangute, retourne sur mes pas, retourne à Calangute. Je suis prêt à marcher jusqu’au matin avec encore un fil d’espoir, comme la chèvre de M. Seguin.
Et me voilà dans une ébullition mentale des plus fiévreuses cherchant à faire de la lumière, à mettre un pont entre les expériences non humaines de ma conscience révélée et les possibilités, les ambitions et les faiblesses d’un moi qui s’étrangle sous la terreur. Et que propose ce moi désorienté qui tente de se rassembler, pour opposer des promesses, des délais à ce nouvel état qui veut tout, absolument tout ?
Je voulais voir, j’ai vu. Et maintenant que faire ?
Changer, changer sera encore et toujours l’unique réponse. Mais quels en sont les critères ? Quel pis-aller présenter à la conscience qui elle ne lésine pas sur les exigences ?

Je marche, marche et marche, broyé par l’événement de tout à l’heure.
Sur le moment, je cherche ce que je peux faire d’un corps muni d’une tête, un corps que je n’ai plus l’intention ni le droit de diriger pour des ambitions sans valeur.
À qui, à quoi donner cet être qui n’a pas pu résister au délire surhumain, au mystère de la vie et de la mort qu’on lui proposait tout à l’heure ?
Nulle conclusion, heureusement, nul engagement extrémiste.


Dernière angoisse


Revenu à Calangute, je côtoie la mort une nouvelle fois, corporelle celle-là mais non moins effrayante, cet étranger qui s’approche de moi, le poing serré sur un couteau.
Complètement hypnotisé, je le laisse s’approcher à quelques centimètres, sans même penser à un geste défensif. Comme un porcin aux abattoirs, j’attends la douleur de la lame transperçant les chairs, alors que ce brave teuton attend de moi du feu pour son beedie, ayant perdu ses allumettes au restaurant dans des conditions drôlement marrantes qu’il me relate en anglais avec un mauvais accent, et dont je ne me souviens plus. Brouillard, peur et confusion.

Maintenant la fatigue alourdit un peu mes jambes et l’angoisse succédant à ma « vision »  s’est dissipée, même si l’acuité et la portée de cette dernière restent toujours les mêmes. Qu’ai-je décidé ? Rien ! Et il n’y a rien que puisse décider le moi, faible, sans moyens ni volonté, en face d’une révélation de cette ampleur.

Et maintenant quoi ? J’ai senti des pulsions étranges, j’ai croisé aux frontières de l’infini et le néant m’a envahi. Je sais combien on est seul, combien tout est illusoire et de ce fait je ne sais plus où aller.

Et si je continue ma démarche yogiste de recherche du moi, que va-t-il se passer ?
Continuer à chercher le moi absolu ne conduira qu’à une réponse du même type. A savoir qu’il n’y a pas de moi absolu. N’ayant visiblement aucune prédisposition à trouver la foi, c’est-à-dire une justification de l’infini, je ne risque que de me retrouver enfin dans un ultime face-à-face avec le néant.

Toujours est-il que j’ai fini par regagner ma chambre, redoutant quelque peu, au fond de moi, de nouvelles révélations.
Heureusement, le sommeil a daigné m’enlever de mon vivant cauchemar pour me porter jusqu’à ce que le soleil se lève.


_____________________La carte de la journée_____________________

05 février 1982

J118 - Goa, jour 36 : le grand voyage


Réveil assez tardif et la force était assez tenue.

A. est venue avant le déjeuner. J’ai pris le café avec elle et G. puis essayé de lire « L’Europe buissonnière » d’Antoine Blondin qui ne parvenait pas à me captiver.

J’ai beaucoup de facilités à méditer actuellement, mon corps m’y appelle.

Au marché, achat de victuailles et emprunt de nouveaux livres : « La grande vallée » de Steinbeck, « Karma Cola » de Gita Mehta et « Au-delà du moi, à la recherche du soi » par Arnaud Dejardins. Assez bon livre qui éclaire les notions d’ego (faisceaux de personnalités dont aucune n’est réelle), d’égoïsme, de suprême conscience et insiste sur les dangers que représente le fait de s’aventurer seul à la recherche de ça.
Maintenant j’expérimente une connaissance intérieure qui ne m’effraie pas et que je suis prêt à accueillir.

Une fois la nuit tombée, après le dîner, reprise de ces contorsions allongées qui ont quelque chose de fascinant. Il faut dire que ces derniers jours, ça n’arrête pas de bouger là-bas.
Comment relater toutes ces sensations sans tomber dans une description de catalepsie ?
C’est tout d’abord cette extraordinaire chaleur dans le bas de la colonne vertébrale. J’essaye de me détacher du corps afin qu’à nul moment les sensations ne soient générées, orientées ou modifiées par une quelconque volonté.
Comme c’est absurde de décrire tout cela, tellement c’est fade.
Pendant quelques minutes, la délicieuse brûlure augmente en me faisant sentir des chairs survoltées. Mais le sexe n’est plus utile, il n’est qu’un générateur de force, d’énergie, il n’est plus ni mâle ni femelle, il est chaleur sans distinction. 
Désormais, je n’interviens plus, j’attends. Et la pulsion est là. Je dois la comprendre, m’y concentrer, la laisser aller où elle doit aller et me laisser emporter par elle.

D’autres sensations nouvelles et souvent inquiétantes ont occupé cette nuit, curieusement reposante malgré les fantômes d’un autre monde qui s’y sont présentés.
Allongé sur le dos, les bras le long du corps, totalement décontracté et concentré sur les perceptions, ma respiration est soudain prise en charge. Je n’interviens pas et ma cage thoracique se dilate. Extraordinaire impression de se gonfler de façon inhumaine. Les cotes s’écartent, s’écartent et l’inhalation continue, autonome, longue, sans effort, sûre d’elle. Et ça dure, dure, je m’inquiète un peu mais perçoit tellement bien tout le corps et le cœur, si calme, que je laisse faire, jusqu’à ce que, sans prévenir, tout se dégonfle laissant aux poumons une délicieuse impression d’avoir été étirés, gonflés à leur volume normal.
Expiration, inspiration, tellement énormes. Je refrène l’intention curieuse et rationaliste de contrôler au toucher ou de visu les proportions du gonflement. J’observe, j’attends, je suis.
Puis tout s’arrête pour un moment, c'est si calme que je ne perçois plus les battements du cœur. Un peu d’inquiétude quand même, comme dans l’attente d’un grand plongeon. Vais-je me pétrifier, seul et sans secours dans cette chambre de Calangute ?

Le plus impressionnant fut cette lente tétanisation au cours de laquelle j’ai failli pénétrer dans l’univers.
Partant de la tête et gagnant par les vertèbres cervicales tout le corps, une chaleur solidifiante est descendue avec la puissance d’un rouleau compresseur. Le cou se rétracte, se tétanise avec une violence inouïe. J’ai un peu peur d’éclater mais, en y regardant de près, toute cette force est normale, elle avance d’elle-même.
Le corps est maintenant presque totalement rigide, tendu à l’extrême. Et dans cette contraction de l’être tout entier, l’esprit semble aspiré, englouti par cette rétraction sur soi-même. Peur de lâcher les pédales, peur de l’inconnu, peur de ne pas revenir.
Et puis je me livre, fasciné par cette envie de voir.
Et comment décrire la suite ? Je me livre, les yeux grands ouverts. La densité des choses, de mon corps, de ma concentration est si forte que, pendant quelques instants, une vision d’immensité, d’absolu et d’univers m’apparaît.
Non pas m’apparaît, mais je suis l’univers et l’univers est moi.
Pas de tourisme.


04 février 1982

J117 - Goa, jour 35 : encore des bêtes


Nouvelle surprise, en fouillant dans mon sac de livres, d’y trouver un hôte plutôt humide, sans doute le crapaud de l’autre jour, qui, en perte de vitesse, a viré du vert au jaune.
Dehors, où je l’ai chassé, il est rapidement passé au blanc opaque. Plutôt mal en point le fiston.

Quant au serpent, je l’ai titillé pas mal pendant la matinée et dans l’après-midi. Fatigue de ma part, manque d’attention peut-être, je l’ai progressivement perdu de vue pour rester seul en fin de soirée.
Autant d’espoirs sans lendemain, ou révélation qui amènera en son temps d’autres manifestations du même acabit. Quelle nouvelle folie me sera servie cette nuit ?

Dans la soirée, assis dehors sur le muret de ciment de la véranda, j’ai senti se réveiller la chaleur violente qui s’était estompée durant le jour. Fulgurante. Revenu dans la chambre, je me suis allongé sur le lit, essayant de m’effacer pour laisser aux forces intérieures toute leur pureté et leur signifiance.
J’essaye d’écouter le plus possible, mais d'un côté mon être sybarite cherche le climax, de l'autre mon être fier veut qualifier l’expérience d’exceptionnelle.
Alors que cette force-là est juste brutale et nue.


03 février 1982

J116 - Goa, jour 34 : entre rat et serpent


A. n’est pas venue présenter aujourd’hui ses salutations au français de Kismat Mahal.

Du coup, ce matin, j’ai lu « Saint Quelqu'un » de Louis Pauwels qui traite d’un détachement et d’une illumination sans fariboles indo-mystiques.
Et quand je l’ai eu fini, j’ai continué à consulter la vie, l’œuvre et le message d'Aurobindo.
Puis j’ai déjeuné, lu à nouveau, et promené mon ennui et mon acteur au marché de Calangute où j’empruntais un Léo Mallet, « Le soleil naît derrière le Louvre ».

Boire, manger, dormir, trilogie monotone que j’irai rompre ce soir en dialoguant avec les étoiles, sous la lune et sur la plage.

Et après ?

La nuit s’est déroulée autrement que je l'avais prévu, non entre la lune et le sable, mais entre le rat et le serpent.

Le rat, je ne le connaissais pas mais je l’ai vu, horrible et l’ai senti gambader sur mes guibolles.
Le serpent, je ne l’ai pas vu mais je l’ai senti s’éveiller, sourdre en moi, provoquant de violentes contractions spasmodiques et délicieuses pendant une bonne partie de la nuit. Est-ce une sensation qui résulte d’une exacerbation psychique ? Ou une véritable énergie qui d’habitude sommeille, ignorée par notre intellect ?
À part le serpent Kundalini lové dans son nid au bas des dernières vertèbres, un autre animal, qui devient vraiment par trop familier, m’a rendu visite cette nuit.

Je l’ai entendu trotter autour du lit et lorsque j’ai fait de la lumière, seul restait à la hauteur de ma tête cette croûte de pain dur.
Après avoir éteint, le même bruit se répète et, peu après, notre ami trottine allègrement sur mes jambes, me remonte le long du corps pour disparaître derrière ma tête. Vraiment une bête importune !
Ensuite, c’est dans la pièce contiguë que se manifeste à nouveau sa présence. Je le surprends dans mes sacs, cherchant des victuailles. Il est laid, gros, son visage rosâtre taché de gris et son corps prolongé d’une grosse queue noire. Il s’échappe et un peu plus tard, le revoilà au même endroit. Auparavant, c’était dans les poutrelles du toit qu’il se cachait, laissant pendre du plafond son appendice sale et repoussant. Sale rat !


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